Apprendre des langues étrangères, pour quoi faire ?

Aujourd’hui, j’avais envie d’évoquer les choix scolaires pour nos enfants. Le contexte est le suivant : mon fils aîné est entré en classe de 6e à la rentrée scolaire 2013 et comme de bien entendu, il a commencé les langues vivantes (bien que maintenant on démarre cet apprentissage en classe de primaire et c’est plutôt bien). Quoiqu’il en soit, dans le collège près de chez nous, ils proposent de démarrer deux langues vivantes dès la 6e : allemand et anglais.
Nous avons choisi l’option pour plusieurs raisons :
– tout d’abord, il était enthousiaste lorsqu’on lui a présenté la chose,
– nous, ses deux parents, sommes (et étions) fanas de langues, et avons adoré les apprentissages de toutes sortes (linguistiques, culturels et le « savoir apprendre »); bref, nous voulions qu’ils ait l’opportunité de goûter cette richesse-là et surtout le plus tôt possible… ‘
– j’avais le pressentiment, que malgré un surcroît de travail certain, cela l’aiderait dans d’autres matières (l’idée de l’allemand pour progresser en français) mais également sur le plan plus personnel … notamment une ouverture d’esprit, une curiosité, et un effet de synergie entre les deux langues.

Bref, la grande question : « avions-nous fait le bon choix ? » Une petite recherche sur quelques travaux dans ce domaine m’a conduit à quelques résultats intéressants sur l’apprentissage des langues.

Mon ressenti personnel

Très vite, mon collégien s’est pris au jeu du double apprentissage, en faisant assez souvent un parallèle entre les deux langues (le bouquin s’y prête bien, et le fait que les deux langues choisies sont d’origine germanique y fait beaucoup, je pense). Le fait de démarrer l’allemand, a formidablement entraîné l’acquisition de l’anglais. Bref, j’ai été surprise que les efforts n’étaient pas forcément doubles, mais semblaient en synergie.
J’ai aussi pu constater que même dans d’autres matières, il était mieux organisé dans sa façon d’aborder une question… avec plus grande facilité à trouver des synonymes en français par exemple ou à s’exprimer à l’écrit comme à l’oral, tout simplement. Mais peut-être était-ce simplement dû à une plus grande maturité ou à développement intellectuel normal à l’arrivée au collège.

Babel

The Tower of Babel by Pieter Bruegel the Elder (1563)

Ce qu’on peut lire dans les publications.

Apprentissage des langues et flexibilité mentale

La synthèse réalisée par une équipe de consultants canadiens [3] de Edmonton Public  School est sans appel :

« National and international studies consistently show that learning a second language has positive intellectual, academic and social impact. »

ou encore

« Learning another language helps prepare students for the challenges and opportunities in a complex global world! »

Sur quoi ces affirmations reposent-elles exactement ? Sur des tas d’études ou méta-analyses réelles comparant des groupes d’enfants (de toutes nationalités) étudiant une langue étrangère et d’autres non, et cela pour plusieurs tranches d’âge.
Il s’avère en particulier que les aptitudes de lecture développées lors de l’apprentissage de la nouvelle langue étaient transférées vers les capacités de compréhension écrite dans la première langue (langue maternelle). Les qualités mises en jeu pour première et la seconde langue ont donc une influence réciproque. Les chercheurs expliquent ces résultats par le fait que l’apprentissage d’une langue améliore la conscience métalinguistique (saisir la façon dont est construite une langue) et la connaissance conceptuelle.

Mais ce n’est pas tout ! Il semble avoir été démontré une plus grande flexibilité mentale chez un enfant investi dans l’apprentissage d’une langue étrangère : il arrive beaucoup mieux à se détacher de ses approches traditionnelles pour appréhender le problème par un autre bout. Bref, au cours de l’acquisition d’une nouvelle langue, l’enfant parvient à développer une banque de ressources dans laquelle il peut puiser dès qu’il doit affronter une situation nouvelle, ou originale. Parce que selon certains experts, l’effort fait pour s’adapter à une nouvelle langue, une nouvelle syntaxe a préparé le terrain dans le cerveau pour d’autres domaines.

 » students develop a bank of resources upon which to call when dealing with anything new and original »

Un autre expert du document [3] n’hésite pas à aller plus loin : les recherches ont montré des avantages neuro-cognitifs de l’apprentissage d’une 2e et d’une 3e langue, même si les processus reliant bilinguisme et cognition ne sont pas encore parfaitement compris. L’intelligence de l’individu est boostée, y compris chez des étudiants possédant quelques difficultés dans leurs apprentissages.

 » While the exact processes through which bilingualism and cognition interact remain largely unknown, the positive impact on intellectual developmment is clear, even for students with mild learning disabilities. »

apprentissage

Langue étrangère et créativité
Si on poursuit le raisonnement, prendre l’habitude de parler et de penser « autrement » modifie la façon d’aborder un problème dans un autre domaine que celui des langues en étant capable de faire naître plus facilement de nouvelles idées. Finalement, c’est ce qu’on appelle ni plus ni moins la créativité.
C’est ce à quoi s’est intéressée une équipe anglaise il n’y pas si longtemps (article publié en 2012) [1]. Les chercheurs reprennent la définition suivante : la créativité peut être définie comme la capacité à produire un travail nouveau et adapté à une situation précise.
Beaucoup d’études ont été consacrées à l’impact du bilinguisme sur la créativité. Mais assez peu se sont intéressées à l’apport d’un apprentissage linguistique dans un cadre scolaire à la créativité. La conclusion de l’étude est que même dans un contexte scolaire, lorsqu’un étudiant devient familier d’une nouvelle langue, il prend également en compte des éléments de l’autre culture, d’une autre organisation de la présentation des concepts. Cela le conduit à augmenter les 4 grands traits en rapport avec la créativité (l’aisance définie par le nombre d’idées répondant à un sujet donné, l’originalité, l’élaboration définie comme la capacité à surenchérir sur une idée déjà donnée, la flexibilité définie comme la variabilité de thèmes dans les idées données)…

cerveau

L’importance de l’âge

Une étude récente [2] s’est intéressée à ce qui se passait dans le cerveau lors de l’apprentissage d’une autre langue. Les auteurs ont également analysé l’influence de l’âge sur l’intensité des effets du bilinguisme. Les conclusions en sont que le bilinguisme modèle bel et bien certaines zones du cerveau (celles associées au langage). Bref, les effets précédemment cités, trouvent donc écho dans une organisation particulière de nos cellules grises.
Concernant l’âge, comme il fallait s’y attendre, l’exposition précoce à une seconde langue est un facteur important !

En un mot, oui pour l’instant, nous sommes très contents de notre décision de parents dans le choix des deux langues dès la 6e… Ceci se fonde d’abord sur notre ressenti au quotidien mais également sur les principales conclusions de la littérature sur le sujet (plutôt encourageantes). L’apprentissage des langues renforce, développe la créativité. Sachant que la créativité rend heureux, pour moi, c’est la meilleure des conclusions !

Autre post lié à l’apprentissage chez l’enfant : le développement du langage 

Références
1- Ghonsooly B., Showqi S., « The effects of foreign Language Learning on Creativity », Journal « English Language Teaching »  Vol 5 (4), pp 161-167, 2012

2- Jasinka K., Petitto L.A., « How age of bilingual exposure can change the neural systems for language in the developing brain : a functional near infrared spectroscopy investigation of syntatic processing in the monolingual and bilingual children », Developmental Cognitive Neuroscience Vol 6, pp 87-101, 2013

3- « Impact of Second Language on First Language Learning », Brochure disponible ICI

4- « The Benefits of Second Language Study  » Regarding World Language Education NEA Research, December 2007 Lien ICI

10 comments for “Apprendre des langues étrangères, pour quoi faire ?

  1. 18/09/2014 at 17:40

    Bonjour,

    Vivant à l’étranger je suis d’accord dans l’ensemble. Cependant il y a forcément des limites à ça. L’apprentissage des langues oui, mais pas à tout pris. Très personnellement, ça a été un cauchemar pour moi, et ça a bien failli me dégoutter des langues. Le système est quelque chose d’important, et 10 ans d’apprentissage stupide de l’anglais avec trop de règles et du par cœur n’a jamais marché. Pourtant ça a été le cas de la majorité de mes camarades: à force, ça rentre. Je ne me suis mis à l’anglais qu’en vivant à l’étranger. Bref, ça semble être un truisme, mais la méthode d’apprentissage est primordiale. Et à la rigueur mieux vaut ne pas apprendre de . L’autre exemple qui me vient en tête, est un cousin à moi de parents Français qui a du déménager encore bébé aux Etats Unis. A l’age de 4 ans, il mélangeait complètement le Français et l’Anglais et s’est retrouvé avec des problèmes de dyslexie. Bref, encore une fois, à trop vouloir en faire, on peut provoquer l’effet inverse: l’apprentissage de plusieurs langues n’est plus un avantage mais un handicap.

    • 19/09/2014 at 11:59

      Merci pour ce retour d’expériences.
      Je suis d’accord que l’influence du contexte est importante, voire primordiale. C’est bien la raison pour laquelle j’ai voulu obtenir l’adhésion de mon enfant avant de le lancer dans pareille aventure. Et les premiers pas faits en primaire sont importants pour déterminer si un enfant « accroche » ou pas. Mais justement s’il accroche, alors autant en profiter.
      Je suis également d’accord que la façon dont l’enseignement est fait par l’équipe est déterminante. Obliger à apprendre par coeur sans contexte ne sera pas très profitable. Nous avons eu la chance dans ce collège de tomber sur des profs réellement investis, et qui faisaient apprendre sous forme de jeux, de mises en situations (petits dialogues)…et cela fait toute la différence !

  2. Mewtow
    18/09/2014 at 21:06

    Après les avantages cités, il faudrait aussi voir les inconvénients, non ?

    Déjà, les bilingues ont une mémoire qui fonctionnent un petit peu moins bien, du fait de l’organisation de leur lexique mental. Ils ont plus de mal à nommer les concepts et à récupérer une information lexicale depuis leur mémoire. Par exemple, les bilingues sont nettement plus soumis au phénomène du mot sur le bout de la langue. L’explication la plus évidente est qu’il y a interférence : les mots de la première et seconde langue entrent en compétition pour le rappel à partir d’indices de récupération identiques.

    On peut aussi citer les expériences sur le cognitive context dependant memory. Par exemple, on a tendance à se souvenir plus facilement d’une information apprise dans une langue, si le contexte de rappel implique la langue d’apprentissage. Posez une question sur quelque chose d’appris en anglais, et vous aurez un taux de réponse supérieur avec une question posée en anglais comparé à une question en français. Encore une fois, c’est une histoire d’indices de récupération.

    Ensuite, on peut questionner l’impact de l’apprentissage d’une seconde langue sur la première, qui est à nuancer. Les recherches sur le language transfert nous disent que les effets peuvent être autant positifs que négatifs, suivant les caractéristiques des deux langues. Si cela peut avoir un impact sur certains points, similaires entre les deux langues, les effets peuvent être négatifs pour les points de dissemblance.

    Ensuite, comme on peut le lire dans les articles que vous citez, les effets sur la créativité ou la flexibilité cognitive ne proviennent pas directement de l’apprentissage d’un nouveau langage. Seul le fait d’être soumis à une autre culture, à d’autres modes de pensée a un effet, et d’une manière indirecte : c’est simplement l’acquisition de connaissances spécifiques et de modes de pensée mémorisés en mémoire sémantique (la banque de ressources) qui joue un rôle.

    Or, les études que vous citez sur le sujet portent sur des bilingues qui ont vraiment été soumis à une seconde culture, chose qui n’a pas lieu lors de l’apprentissage d’une seconde langue au collège ou au lycée. J’ai bien vu ce que cela donnait dans ma scolarité : les professeurs nous apprenaient à parler anglais, mais parlaient vraiment très peu de la culture anglaise/américaine. Il faut dire que cela aurait demandé d’étudier des textes riches, complexes (et pas seulement des articles de journaux à l’anglais assez pauvre), chose qui est impossible aux élèves peu fluents ou qui n’ont pas un niveau suffisant.

    Mine de rien, les études sur les bilingues ne nous disent rien des conséquences de l’apprentissage d’une seconde langue. Les seules études intéressantes sur le sujet devraient utiliser du double aveugle : on prend un groupe d’élève qui n’apprend pas de seconde/troisième langue, un autre qui le fait, et on compare les résultats des deux groupes dans diverses taches.

    Des études du genre sont citées dans la troisième étude citée, mais elles ne conviennent pas de ce point de vue : il y a des biais dû au fait que ces études étudient des situations dans lesquels les élèves choisissent d’apprendre une seconde langue. En effet, les élèves qui choisissent une seconde langue ont une meilleure motivation scolaire et passent plus de temps à travailler chez eux (quelque soit la matière), chose qui n’est pas prise en compte dans ces analyses et pourrait être à l’origine des différences de performances entre groupes.

    Il faut dire que je vois mal comment l’apprentissage d’une seconde langue pourrait mener à des phénomènes de transfert d’apprentissage dans des domaines autre que linguistiques. Les phénomènes de transferts d’apprentissage lointains (far transfert) sont souvent très rares (s’ils existent..), ce qui fait que je doute du moindre effet direct de l’apprentissage d’une seconde langue sur la créativité ou l’intelligence. Rien que considérer ces dernières comme des capacités qui peuvent s’entrainer est relativement douteux compte tenu des expériences réalisées sur le transfert d’apprentissage.

    • 20/09/2014 at 07:35

      Merci pour votre commentaire et le partage de votre expérience.
      Je prends note de votre remarque concernant les effets du bilinguisme sur la capacité de mémorisation. Après enquête autour de moi, sur l’expérience des bilingues que je connais, certains ont bien remarqué des petits soucis ponctuellement mais sans certitude sur leur origine. Si vous avez des références d’articles qui explicitent cela, j’aimerais bien en prendre connaissance.
      Sinon, tous les articles que j’ai utilisés et cités ne portent pas sur le bilinguisme mais bien également sur l’apprentissage d’une seconde langue.
      Je suis bien d’accord lorsque vous mettez en avant cette histoire de motivation scolaire sur les effets que j’ai cités. C’est la raison pour laquelle, dans mon histoire personnelle où il s’agit d’un choix d’orientation de mon enfant, c’est sa motivation qui a été le maître mot dans la décision finale. Je pense que le fait de commencer une langue étrangère en classe primaire permet aux parents de se faire une idée de la motivation et de l’intérêt de l’enfant (quoique cela dépende également beaucoup de la façon dont l’enseignant s’y prend). Et s’il y a un terrain propice, je pense qu’il faut vraiment en profiter.
      Par contre, les transferts d’apprentissage dans les domaines autres que linguistiques (maths par exemple) sont tout de même bien étudiés (avec comme vous le dites des études en doubles aveugles)
      http://www.actfl.org/advocacy/discover-languages/advocacy/discover-languages/what-the-research-shows/studies-supporting
      Enfin, un petit bémol sur ce que vous avancez par rapport à l’apprentissage de la culture. Dans le passé ( le mien en particulier), effectivement, on ne se concentrait QUE sur l’aspect linguistique. Cela a beaucoup évolué : les nouveaux manuels (allemand / anglais) font une large place à la découverte des habitudes de vie, des systèmes éducatifs, loisirs etc.
      Merci pour cet échange !

      • nathalie
        20/09/2014 at 15:00

        En effet les enfants s’intéressent à plein de choses à l’âge du primaire; on peut se demander si le système scolaire en tire suffisamment parti.
        Par contre la gestion sur le long terme des choix faits pour un enfant de 10 ans enthousiaste et influençable peut s’avérer délicate : que faire quelques années après d’un lycéen démotivé par les langues ? Je ne suis pas sûre que les méthodes d’enseignement soient forcément à mettre en cause; le problème est qu’il faut aussi une grosse part de travail personnel à la maison. C’est un peu comme pour un instrument de musique : d’ailleurs on n’essaye pas d’apprendre à jouer du violoncelle au collège.

        • 23/09/2014 at 09:16

          c’est clair pour le travail personnel ! on n’a rien sans effort.

  3. nathalie
    19/09/2014 at 11:44

    Apprendre une langue ça peut être en effet très positif lorsque l’élève est « investi » comme vous le dites si joliment.
    Mais il me semble (à travers le parcours de mes enfants et les commentaires des profs à la réunion de rentrée) que l’intérêt s’émousse souvent. L’apprentissage d’une langue vivante demande énormément de travail personnel à un âge où on a bien autre chose en tête (jeux videos, Facebook, amis, sport, musique…)
    Dans la pratique je me demande quel est le rapport coût/bénéfice du système actuel de 2 langues obligatoires pour tous les bacs généraux. Est ce que faire une LV2 pendant 5 ans à contre-coeur, avec les résultats qu’on imagine, est une si bonne idée ? La lenteur de la progression en contexte scolaire semble intrinsèquement démotivante.
    Je rappelle qu’on a un lycée qui coûte très cher, avec des emplois du temps chargés, et qu’on parle même de rajouter des matières (informatique…)

    • 19/09/2014 at 12:10

      Comme je le disais dans un commentaire précédent, la méthode d’enseignement et l’investissement de l’élève ET du prof sont primordiaux. Si l’intérêt s’émousse c’est peut être :
      – justement comme vous le dites à cause de la lenteur de progression en contexte scolaire ! J’ai pu constater par ma propre expérience et celle de mes enfants,que l’école seule ne suffit pas toujours, il faut un minimum de stimulation à la maison (jeux bilingues, DVD en VO ou via les parents)
      – que certains profs (heureusement il y en a des géniaux) ne se remettent pas en question ! Faire apprendre par coeur sans rien expliquer, sans faire de rapprochement avec d’autres mots, c’est voué à l’échec. Tout ce qui passe par le jeu donne d’excellents résultats et le vocabulaire rentre beaucoup plus facilement.
      Je m’interroge sur le système français…on n’est pas très bon en langues en général ! Il y a forcément des choses à revoir.
      Je pense que chaque parent doit mener sa propre réflexion, personnellement j’essaie de stimuler mes enfants (en respectant leurs desiderata) en ce qui concerne les langues, notamment l’anglais parce que je sais que de nos jours c’est bloquant dans beaucoup d’emplois d’une part et d’autre part, même dans le cadre de leurs passions (musique, jeux vidéos),c’est un sacré « plus ».

  4. hind
    05/02/2015 at 18:55

    Pour moi, apprendre une autre langue autre que l’arabe est ma grande Je suis dans le processus de la participation dans le centre de l’apprentissage des langues en français et puis je vais commencer en anglais

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