On ne naît pas fille « par défaut »

Nous allons parler embryogenèse… sujet passionnant, trouve-je, pour les mamans sûrement, mais aussi les curieux de tous horizons !
Une publication toute récente vient de paraître dans Science (18 août 2017), qui semble remettre en cause ce qu’on croyait établi jusqu’ici. La nouvelle est tombée, mesdames (et ces messieurs aussi), nous ne sommes pas fille « par défaut », c’est-à-dire par manque d’androgènes… Non, détrompez-vous, nous les filles, sommes des filles (d’un point de vue anatomique) parce que tout un mécanisme se met en place pour qu’il en soit ainsi.

On a l’habitude d’entendre dire que lors de l’embryogenèse, pendant les premières semaines, le futur bébé qui se développe possède l’anatomie d’une fille ET d’un garçon : c’est ce qu’on appelle le stade indifférencié. C’est tout à fait vrai.
Puis, vient ensuite une différentiation qui conduit aux caractères anatomiques propres à chacun des deux sexes. Les travaux de Jost (1953) avaient convaincu la communauté scientifique, que cette évolution physique du fœtus vers « la fille » était due au fait que les structures  anatomiques masculines dégénéraient par manque d’hormones clé (celles qu’auraient produites les testicules en formation).

Donc pendant longtemps, on a cru que :
– la formation des testicules et des caractéristiques génitales masculines était un processus actif : des hormones agissent pour faire régresser les ébauches de structures génitales féminines, d’autres sont à l’oeuvre pour développer les organes spécifiques;
– la formation des ovaires et des caractéristiques génitales féminines était un processus passif : l’absence des hormones « masculines »  fait dégénérer ce qui aurait pu devenir les organes masculins.

Alors finalement, que sait-on aujourd’hui ?
Pour former l’un ou l’autre sexe (au sens anatomique), c’est bel et bien un processus actif dans les deux cas, qui entre en jeu.
Durant l’embryogenèse, et avant le 8e semaine embryonnaire, deux paires de canaux se forment :
– les canaux de Müller,
– les canaux de Wolff.

Puis deux phénomènes concurrents se produisent : la régression d’un des deux types de canaux et le développement de l’autre.

Chez le garçon, une hormone AMH (Anti-Müllerian Hormone) est secrétée et comme son nom l’indique, elle fait régresser le canal de Müller. De leur côté, les androgènes activent le développement du canal de Wolff (qui donnera le canal déférent ou canal spermiducte).

Et chez la fille ?

Les travaux (sur modèle de souris) d’une équipe américaine (Zhao et al. de Durham National Institute of Environmental Health Sciences et Bayer College of Medicine, Houston) ont permis de mettre en lumière, toute l’importance d’un facteur de transcription* chez la femelle (le facteur COUP-TF2 : Chicken** Ovalbumin Upstream Promoter, Transcription Factor). Cette protéine est présente un peu partout et elle joue un rôle important dans le développement fétal notamment pour la neurogenèse et angiogenèse. 


* Un facteur de transcription est une protéine permettant qu’un gène s’exprime

** je n’ai pas réussi à comprendre l’origine du nom donné à cette protéine : le lien avec « le poulet » est assez flou.


Dans le sujet qui nous intéresse ici, les chercheurs ont montré que lorsque cette protéine est absente chez la femelle, les canaux de Wolff ne régressent pas : en d’autres termes, ils sont maintenus malgré une absence d’androgènes et les femelles présentent des caractéristiques des deux sexes.
Lorsque COUP-TF2 est présente,  elle empêche le chemin réactionnel conduisant au développement des canaux de Wolff.

Les mécanismes mis en jeu ne sont pas encore entièrement compris. Mais à priori, COUP-TF2 inhibe l’expression de facteurs de croissance des fibroblastes (cellules  de soutien) qui entrent dans la mise en place de l’épithélium (tissu fait de cellules juxtaposées comme un revêtement) des canaux de Wolff.

Bref, ce n’est donc pas labsence d’androgènes qui fait évoluer les structures indifférenciées vers des voies génitales féminines : ce n’est donc pas par un phénomène passif, que les filles ont une anatomie de fille !
L’élimination des canaux masculins (canaux de Wolff) dans un embryon féminin est activement favorisée par la présence d’une protéine spécifique !

Conclusion
Ces résultats correspondent à un véritable changement de paradigme dans la compréhension des mécanismes de mise en place du sexe phénotypique à partir d’une étape encore indifférenciée lors de l’embryogenèse (les cours de médecine vont devoir être modifiés). De plus, tout cela va permettre de mieux comprendre l’apparition d’anomalies de développement sexuel telles que les individus qui naissent avec les deux sexes.

Sinon, très égoïstement, cette nouvelle me réjouit ! Je ne suis pas une fille « par défaut ».

Références

Jost A., « Problems of fetal endocrinology : the gonadal and hypophyseal hormones. »,  Recent Prog. Horm. Res., 8, pp 379-418, 1953

Zhao F., et al. « Elimination of the male reproductive tract in the female embryo is promoted by COUP-TFII in mice », Science 357, pp 717-720, August 2017

6 comments for “On ne naît pas fille « par défaut »

  1. 22/08/2017 at 01:04

    Hello,

    c’est marrant, je me rappelle très bien de cette leçon au lycée, ou plutôt de sa conclusion : le sexe femelle étant le « défaut », il serait sûrement apparu en premier au cours de l’évolution et le sexe mâle en 2e, on se demande bien quelle utilité ont bien pu avoir les mâles alors que les femelles se sont sans doute débrouillées sans eux pendant très longtemps [rires de la classe]. Tu vois ça m’a marqué je m’en souviens encore. Comme quoi on peut tourner les faits un peu comme on veut.

    Sinon, d’un point de vue perso je trouve ça dommage qu’on puisse associer de la discrimination à un phénomène « par défaut ».

    Et d’un point de vue scientifique, ça se pourrait pas que ce soit quand même l’absence d’androgènes qui favorise la présence de cette protéine ?

    • 22/08/2017 at 09:19

      Merci pour ton commentaire.
      Ah ben tiens, moi au contraire, je ne me souviens pas du tout avoir vu cela au lycée (ou le prof a zappé).
      Ta question est bien légitime mais je ne pense pas, bien que je ne sois pas la mieux placée pour répondre, n’ayant pas étudié la biologie. Néanmoins, la publication de Zhao précise  » None of these genes (including COUP-tf2) were associated with androgen production »
      Mais je pense que nous n’en sommes qu’au début des études sur le sujet : maintenant que la brèche est ouverte, on va peut etre encore avoir quelques surprises.

      • BerryBro
        30/08/2017 at 04:24

        Bonjour, je fais suite à la question que soulève Stéphane Debove: je crois qu’il est important de ne pas associer le fait biologique avec la morale.
        Outre l’intérêt évident de votre article, le fait que le fœtus soit ou non « femme par défaut » ne devrait pas nous inquiéter. De la même manière, si la science met bien en évidence le fait que les hommes ont un cerveau plus gros que les femmes cela ne doit pas faire naître en nous le préjugé que l’homme serait plus intelligent.
        Si la science peut nous aider à nous séparer de certains préjugés et idées fausses, je crois qu’il faut se prémunir de la tentation de juger ces faits.
        Cordialement.

        • 30/08/2017 at 14:54

          Bien sûr que dans l’idéal, il faut dissocier les deux.
          Malheureusement, force est de constater que ce n’est pas encore ainsi dans nos sociétés, même si on progresse. Dans encore pas mal de familles, je ne sais pas du tout quantifier le phénomène, le « mâle » est dominant et en impose !
          Le manque de connaissances ou des raccourcis de pensée (cerveau plus gros pour l’homme associé à une plus grande intelligence pour caricaturer)sont encore assez répandus. Donc ce genre de nouvelles scientifiques, est interessante à double titre : la connaissance et quelques arguments pour contrer les pensées patriarcales, qui personnellement m’égratignent encore un peu trop souvent.
          Merci pour votre commentaire.

  2. Emilie N.
    22/08/2017 at 09:47

    Super intéressant. L’embryogenèse c’est passionnant. J’aimerais bien en savoir plus sur le côté masculin alors. Qu’est ce qui élimine les canaux féminins chez les garçons ?

    Sinon le « chicken du nom vient probablement du fait qu’une protéine de la même famille a été découverte en premier chez le poulet. D’où son nom et son surnom COUP-TF que toutes les protéines similaires ont adoptés même si fonctionnant chez d’autres espèces. C’est ce qui me paraît le plus probable étant donné les discussions avec les biologistes moléculaires que j’ai eu sur les noms des protéines un peu bizarres qui perdurent parfois sans raison.

    • 22/08/2017 at 09:52

      Oui je trouve ce genre de sujet passionnant. Je regrette juste de ne pas être plus calée en bio, pour lire « plus vite » et surtout intégrer mieux tous les tenants et aboutissants.
      Pour répondre à ta question, c’est l’hormone AMH (Anti Mullerian Hormone) qui est secrétée par les testicules qui commencent à se former qui fait régresser les canaux féminins.
      Merci pour l’info pour cette histoire de poulet, ça parait effectivement bien probable. Je crois avoir lu aussi que COUP a été rebaptisée.

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