La création artistique : que se passe-t-il dans le cerveau ?

Quand on s’intéresse un tant soit peu au fonctionnement du cerveau et que par ailleurs, on est fasciné par les génies de la création artistique qui transcendent le temps (voir un précédent billet sur Léonard de Vinci), on en arrive à s’interroger sur le « pourquoi  » et le « comment ». L’émotion suscitée à la rencontre d’une oeuvre d’art doit forcément émerger d’un mécanisme particulier ?
Qu’est-ce qui peut bien faire qu’un homme ou une femme soit si créatif ? Peut-on tirer de grandes caractéristiques permettant de décrire des gens de génie, ou de talent hors norme ? Ont-ils un mode de fonctionnement différent ? Sait-on si leur cerveau est configuré de manière particulière (même si on est toutes et tous « spécifique ») ? Comment s’organise leur processus de création au sein de leur cerveau ? Les mécanismes cognitifs sous-jacents sont-ils compris à l’heure actuelle ? Bref, les neurosciences peuvent-elles nous renseigner ?

Alors voici un petit éclairage via une conférence à laquelle j’ai été invitée et la présentation d’un livre…pour en apprendre un peu plus.

Le contexte
Le 26 mai 2016, une conférence nocturne du Docteur Catherine Thomas-Antérion (neurologue et docteur en neuropsychologie) organisée dans le cadre d’un séminaire du diplôme interuniversitaire Diagnostic et Prise en Charge de la Maladie d’Alzheimer et des Maladies Apparentées (DIU MA2) était ouverte au grand public. Elle s’est tenue au Pôle Formation de la Faculté de Médecine de Lille et portait sur la question « De la création artistique sous l’oeil des neurosciences ».
Un sacré sujet sur lequel j’ai souhaité aller plus loin (parce qu’une heure et quelque, c’est un peu court pour tout saisir) en me plongeant dans la lecture de l’ouvrage de la conférencière paru chez Klincksiek en mars 2016 (titre du même nom).

Le sujet général
Alors il était question de création artistique, évidemment : celle-ci est rendue possible grâce à notre lobe frontal, siège des fonctions exécutives, et de la résolution de problème (la création fait partie).

Mais au lieu de nous faire un cours de médecine, Catherine cristallise sa réflexion sur un artiste. Elle s’est particulièrement intéressée à Vesselin Vassilev, et à travers lui au cerveau créatif de Léonard de Vincent. Pourquoi ? Quel est le lien entre les deux artistes ?
Vesselin Vassilev est un peintre-graveur franco-bulgare contemporain, installé à Lyon. Son oeuvre, celle dont il est question ici « L’après-midi de Mona Lisa » (2007), est une gravure représentant La Joconde de dos, alors qu’elle posait pour Léonard de Vinci. Un point de vue et un renversement de décor pour le moins surprenant et original qu’il est passionnant de creuser pour comprendre les processus cognitifs derrière l’oeuvre d’art.
Fait notable, l’artiste a donné à notre neurologue l’ensemble de ses brouillons de travail : une formidable opportunité pour pouvoir fouiller et comprendre les démarches, les essais et peut-être pointer du doigt les mécanismes de la création.

Carnets de croquis de Léonard de Vinci

 Les grandes lignes
A la fois lors de la conférence et dans l’ouvrage, on y définit l’oeuvre d’art : celle-ci correspond à la résolution d’un problème, d’une question posée tout en ajoutant une dimension supérieure liée à la notion d’efficacité, mais aussi de nouveauté, d’innovation pour susciter l’émotion. Mais elle nécessite un long processus de maturation faisant intervenir plusieurs cheminements au sein du cerveau à la fois sur la voie de la conscience et de l’inconscient.

L’élaboration d’une oeuvre artistique passe par différentes étapes. Tout commence évidemment par l’inspiration On y développe donc le rôle joué par les neurones miroirs (nous en avions parlé ici) pour l’imagination puis une longue période de maturation où le cerveau organise, trie, synthétise suite à une bonne dose de travail (recherches, analyses, multiples brouillons)

Puis survient le moment où émerge l’idée ou l’illumination (cela me rappelle un ancien billet sur le moment Eurêka) L’invention est une caractéristique primordiale  des artistes : ils ne veulent pas reproduire la réalité, mais la présenter sous un nouvel angle et répondre à leur problématique.

Il est bien sûr question des zones du cerveau activées lors d’une période de créativité. On s’en doute mais l’activation ne concerne pas une zone particulière mais de multiples réseaux de neurones de façon à mobiliser de nombreuses ressources liées à l’intelligence, la mémoire -où se trouvent mêlées des connaissances et des détails de vie-, les émotions, l’environnement, la personnalité, la sensibilité, la motivation. Difficile donc d’y voir clair afin de pointer quelles combinaisons spécifiques de réseaux de neurones mis en jeu. Se pencher sur la créativité modifiée de personnes victimes de maladies ou accidents neurologiques livrent quelques informations.

Quelques points de focus
La part de l’inné et de l’acquis est un point auquel,  je suis personnellement particulièrement sensible (mon fils aîné –son blog– est hyper créatif depuis ses 4 ans). Intéressant de constater qu’il existe des prédispositions génétiques pour aimer l’art (comme créateur mais aussi comme spectateur) mais que tout se décline et s’ancre chez l’enfant (et cela de façon très précoce) selon son éducation, son environnement et le travail accompli pour développer sa passion.

Il est question aussi des émotions suscitées par l’oeuvre d’art. Comment l’artiste parvient-il à les provoquer : c’est avant tout une histoire d’empathie qu’il entretient lui-même avec le Monde.

Enfin, plonger dans l’univers de Vinci, redécouvrir ce en quoi La Joconde est fascinante (les éléments qui déclenchent l’émotion et les réseaux de neurones impliqués) est tout simplement passionnant.
J’ai également apprécié de pouvoir appréhender la démarche mise en oeuvre face à cet incroyable challenge de lever le voile sur « le sourire de Mona Lisa » et les différentes étapes ayant conduit au renversement de perspective, la composition du tableau (les détails, les concepts élaborés…).

Bref, le cerveau est passionnant et le cerveau humain particulièrement !

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