Des textiles pas ordinaires (Partie II)

Après un petit tour du côté des textiles innovants, ceux à usage technique (cf la première partie), retour aujourd’hui sur des textiles plus traditionnels, ceux qui permettent de fabriquer des tissus pour l’habillement par exemple. Enfin, quand je dis « textiles traditionnels », c’est surtout dans l’usage ! Parce que le petit tour qu’on va faire ensemble nous conduit vers des productions vraiment pas classiques, c’est le moins qu’on puisse dire ! Un petit pull en ortie, ça vous dit par exemple ?

Avant, je pensais que seul le coton (bon ok, j’avais bien en tête aussi le lin ou le chanvre) produisait des fibres naturelles utiles pour l’industrie du textile.
Oui mais cela c’était avant : avant que je ne découvre  que certaines fleurs de mon jardin, alors transformées en fruits, se mettaient à fabriquer une très belle cellulose (pure, blanche, légère !) avec laquelle on pourrait filer et faire des textiles (je n’ai pas testé ) ! J’en avais parlé dans ce post.

fibres de celluloses prêtes à s’envoler, et disperser les graines

La matière première : la cellulose

Bien sûr lorsque la cellulose (des chaînes de glucose juxtaposées, associées en plusieurs strates) est quasi pure, elle apparaît blanche, douce, soyeuse et fibreuse comme les houppes qui entourent les graines de coton ou celles de mon anémone de jardin (je surveille de près l’apparition des fibres cette année).
On peut l’utiliser telle qu’elle : ce sont les fibres naturelles. Sachant que la cellulose peut se présenter sous différents degrés de cristallinité et divers arrangements cristallins, on a toute une palette de propriétés, rien que par ce constituant.
A une échelle supérieure, lorsque des milliers de chaînes de cellulose s’associent : elles forment des micro-fibrilles. Leur orientation joue également un rôle important dans les caractéristiques mécaniques finales du textile.

Dans les autres parties du végétal (quel qu’il soit), la cellulose (polymère d’unités « glucose ») est aussi présente mais elle n’est pas pure : elle est souvent associée avec de la lignine (un autre polymère d’unités à 9 carbones, difficile à « casser » chimiquement) et l’hémicellulose (polymère d’unités glucose ET d’autres sucres).
Il suffit alors de soumettre ces matières premières naturelles à un traitement chimique (dissolution pour rompre l’association des chaînes de polymères puis re-précipitation lors de l’extrusion) ce qui conduit à réarranger la cellulose (modification de son degré de polymérisation, de sa cristallinité) : ce sont les fibres artificielles.

Réinventer les textiles
Au Musée d’histoire Naturelle de Lille, une exposition (conçue par Lille 3000) dédiée aux textiles « pas ordinaires » était visible jusque fin janvier (encore quelques jours au moment de l’écriture de cet article). Intitulée Textifood, son objectif était de montrer des réalisations vestimentaires à partir de fibres issues de végétaux faisant partie de notre alimentation (quoique quelques espèces animales étaient aussi concernées).
Lorsqu’on cultive et produit pour consommer des fruits, des céréales, les autres parties de la plante ne servent pas…Ce sont des résidus de la récolte. Pourquoi ne pas les utiliser pour créer des textiles : un bel exemple de croissance durable ? Au centre de tout cela : la chimie du végétal et des laboratoires de recherche, des ateliers, des industriels, des écoles, des stylistes de tous horizons !texti_food
Dans la plupart des cas, ces fibres naturelles sont connues depuis très longtemps mais ont été oubliées… des exemples ?

Le bananier

La soie du bananier – pas n’importe lequel car on nous indique ici que c’est principalement l’espèce Abaca qui est utilisé – est fabriquée à partir du pétiole taillé en bandes. Les fibres sont ensuite lavées et séchées ; elles présentent de nombreux atouts : légères, biodégradables, le tissu qui en résulte est  soyeux, flexible et évacue l’humidité.

fibres_bananes

Petits compléments de recherche :

Les fibres naturelles de bananier sont une ressource importante qu’on retrouve abondamment en Inde, au Sri Lanka et dans quelques pays africains. C’est l’une des plus vieilles plantes cultivée au monde. Par rapport à la fibre de coton, les micro-fibrilles de cellulose sont distribuées dans une matrice amorphe de lignine (10 à 15 %) et d’hémicellulose (35 à 40 %) ce qui donne aux fibres des propriétés mécaniques excellentes ; d’ailleurs les fibres de bananier sont parfois utilisées dans le ciment pour le renforcer ou dans les résines de plastiques thermodurcissables !

Bon, le point sensible de l’histoire, c’est la plus grande difficulté d’extraire les fibres par rapport aux autres fibres naturelles.

L’ortie
Qui aurait idée de se mettre à tricoter un châle en fibres d’ortie ? Et pourtant, certains l’ont fait ! Encore une fibre naturelle utilisable sans traitement chimique.
L’exposition Textifood nous présente Nina Gautier qui, par son projet Urtica_Lab a exploré les possibilités offertes par l’espèce d’ortie « Urtica Dioica « comme ressource textile renouvelable (et également pour des applications dans le domaine de la teinture).

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fibres_orties

On retrouve les différentes étapes nécessaire pour passer de la plante au fil dans cette vidéo.;

Petits compléments de recherche :

Les fibres d’ortie sont également connues depuis longtemps comme ressource pour la fabrication de textiles : des écrits datant de 900 av JC évoquent déjà cette pratique. D’ailleurs on cultive facilement l’ortie au19e siècle avant l’introduction du coton (dans les régions tempérées d’Europe centrale) pour en faire des textiles.
Son grand atout est qu’elle résiste au gel, croît rapidement et sa tige est longue, droite avec une teneur en fibres élevée.
Sa fibre est appréciée pour sa longueur, son élasticité et sa finesse.

Des résidus d’agrumes

Du fil à partir d’écorces d’orange ou de citron…encore une idée bien originale !
L’écorce de ces fruits est un rejet pour l’industrie agro-alimentaire, une quantité qui s’élève par exemple à 700 000 t par an en Italie : la recherche de la valorisation des déchets (idée clé de l’économie circulaire) dans ce secteur est donc primordiale. C’est la raison d’être du projet Orange Fiber (porté par deux jeunes femmes) et de la start-up éponyme qui a vu le jour en février 2014 (Italie). L’objectif est de développer une fibre artificielle à partir de composés présents dans l’écorce d’agrumes. Quelques prototypes ont vu le jour.

orange_fibres

Maïs

Le maïs est cultivé pour ses grains (riches en amidon) : nourriture de base de nombreuses populations (animales et humaines), 10 % des surfaces cultivées en France. Mais c’est aussi une ressource intéressante pour fabriquer des fils en matériaux composites. Tout cela à partir de polymère acide polylactique (PLA) : un composé résultant de la fermentation de l’amidon sous l’effet de bactéries.

fibres_maïs

Bon alors l’expo. présentait de superbes épis de maïs (pratiquement prêt à consommer) tout à côté de belles fibres : mais je pense que tout l’attrait de l’affaire, c’est justement de pouvoir fabriquer les fils avec les déchets des récoltes, de la production agricole ou des résidus de l’agro-industrie.

Avec du café, du lait, des crustacés, des écailles de poissons, des dépôts dans les bouteilles de vin rouge … il est aussi possible de faire des fibres. L’exposition permettait d’ailleurs de toucher des tissus échantillons produits avec ces sources pour le moins originales comme cette tunique réalisée à partir de vin rouge fermenté (projet Micro’be de Gary Cass et Donna Franklin).

tunique_vin

Quand la mode commence dans une bouteille de vin. La tunique est réalisée avec des dépôts de vin rouge fermenté par des bactéries introduites dans un fût : de la cellulose est fabriquée.

Bref, vous l’aurez compris : nourrir la planète, fabriquer des textiles biosourcés avec pour objectif : zéro déchet (ou presque), c’est possible !

Références :
Vogl C.R., Harth A., « Production and processing of organically grown fiber neetle and its potential use in the natural textile industry : a review » Vol 18(3), 2003

Célino A. et al., « The hygroscopic behavior of plant fibers: a review », Frontiers in Chemistry, Vol 1, pp 43 (2013)

Cuong M.N. et al., « Production of L- and D-lactic acid from waste Curcuma longa biomass through simultaneous saccharification and cofermentation », Bioresource Technology Vol 146, 2013

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